Des hommes ont été tués — non sur un champ de bataille, mais dans un camp — pour la seule raison qu'ils aimaient. Pendant des décennies, leur souffrance est restée sans nom dans les livres d'histoire. Peut-être parce que l'un d'eux était de votre famille.
« Être homme, c'est précisément être responsable. C'est connaître la honte en face d'une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. » — Antoine de Saint-Exupéry, La Terre des Hommes, 1939
Un symbole né dans l'horreur
Dans les camps de concentration nazis, les détenus portaient des triangles de couleur cousus sur leurs vêtements pour signaler la raison de leur internement. Le rouge pour les opposants politiques. Le jaune pour les Juifs. Et le rose, cousu à l'envers, pour les homosexuels.
Ces hommes ne faisaient pas la guerre, ne menaçaient personne. Ils aimaient. Entre 1933 et 1945, environ 50 000 hommes furent condamnés en Allemagne sous le paragraphe 175 du code pénal pour « actes indécents entre hommes ». Environ 15 000 furent déportés dans les camps. Beaucoup y moururent d'épuisement, de faim, d'expériences médicales forcées, ou furent exécutés. Et lorsque les Alliés ouvrirent les portes des camps, certains survivants porteurs du triangle rose furent directement transférés en prison : la loi qui les avait condamnés était toujours en vigueur.
Des décennies dans l'ombre
Après la guerre, la souffrance des déportés homosexuels ne fut pas reconnue. Ils n'apparaissaient pas dans les premières listes officielles des victimes du nazisme. En France, une loi de l'ère Vichy pénalisant l'homosexualité fut maintenue par les gouvernements successifs jusqu'en 1982. En Allemagne fédérale, le paragraphe 175 — dans sa version nazie — resta en vigueur jusqu'en 1969.
Pendant des années, des hommes qui avaient survécu aux camps rentrèrent chez eux dans le silence, incapables de parler de ce qu'ils avaient vécu — car en parler aurait signifié s'accuser eux-mêmes. Le dernier survivant connu portant le triangle rose, Rudolf Brazda, est décédé en 2011, à 98 ans. Ce n'est qu'en 2008, alors qu'il avait 95 ans, que la France l'invita à Paris pour commémorer la Déportation.
Les combats pour exister
La nuit du 27 au 28 juin 1969, à New York, des habitués du bar Stonewall Inn — drag queens, personnes trans, hommes gays, femmes lesbiennes — refusèrent pour la première fois de se laisser arrêter sans résister. Trois nuits d'émeutes plus tard, le mouvement pour les droits LGBTQ+ était né. Cette date reste, chaque année, le cœur de la Marche des fiertés à travers le monde.
En France, les premières avancées vinrent lentement, arrachées plutôt que données. La dépénalisation de l'homosexualité en 1982. Les premières associations de lutte contre le sida dans les années 1980, alors qu'une génération entière disparaissait dans l'indifférence des gouvernements. Le PACS en 1999, après des débats parlementaires épuisants et des insultes lancées depuis les bancs de l'Assemblée. Le mariage pour tous en 2013, adopté sous les huées — et aussi sous les fleurs.
Et vous, dans tout ça ?
Ces histoires semblent appartenir à d'autres temps, d'autres pays, d'autres vies. Elles ne le sont pas.
Il y a peut-être, dans votre famille, quelqu'un qui a attendu longtemps avant d'oser dire qui il était vraiment. Un fils qui a mis des années à trouver les mots. Un frère dont l'aveu a changé votre regard sur le monde. Un cousin que vous n'avez jamais vraiment connu parce qu'il ne s'est jamais senti libre de parler. Selon les études, environ 8 à 10 % de la population se définit comme LGBTQ+. Dans une famille ordinaire, il y en a toujours au moins un.
Rappeler l'histoire du triangle rose, ce n'est pas raviver de vieilles guerres. C'est comprendre pourquoi certains ont encore peur. C'est comprendre que le simple droit d'aimer a parfois coûté des vies — et qu'il a fallu les donner pour que d'autres puissent en jouir librement.
Cet article est publié à l'occasion de la Journée internationale des fiertés (28 juin). La page mémoriale du village de Baon rappelle également les victimes de la Seconde Guerre mondiale — dont celles portant le triangle rose.
